Le susu au Ghana et dans les Caraïbes : comment ça marche

Au Ghana, « faire le susu » peut vouloir dire rejoindre un cercle d’épargne ou confier chaque jour quelques cedis à un collecteur. Aux Caraïbes, le même principe s’appelle partner, sou-sou, box hand ou sòl.

  • Au Ghana, le mot susu désigne deux choses : un cercle d’épargne tournant (chacun cotise, un membre reçoit la cagnotte à chaque tour) et le collecteur de susu, qui passe chaque jour ramasser les dépôts de ses clients et les leur rend en fin de mois.
  • Le collecteur se paie en gardant, en général, l’équivalent d’un jour de dépôt par mois, soit environ un trentième de l’épargne du mois.
  • Depuis 2011, la Banque du Ghana range les collecteurs dans une catégorie réglementée (« Tier 4 ») : ils doivent appartenir à une association faîtière comme la GCSCA et ne font que de la collecte, sans succursales ni prêts.
  • Dans les Caraïbes, le cercle tournant s’appelle partner en Jamaïque, sou-sou à Trinité-et-Tobago, box hand au Guyana et sòl en Haïti. Pas de collecteur : un organisateur, le « banker », tient la caisse.
  • Dans les deux cas, le risque est humain : un membre qui arrête de payer, un collecteur qui disparaît. Un registre écrit et des règles claires limitent la casse.

Un mot, deux systèmes

Notre guide mondial des tontines le signale en une ligne ; ici, on entre dans le détail, parce que la confusion coûte cher. Quand une commerçante d’Accra dit qu’elle « fait le susu », elle peut parler de l’une ou l’autre de ces pratiques :

Susu tournant (cercle)Collecteur de susu
Qui tient l’argentLes membres, à tour de rôleUn professionnel, seul
RythmeSemaine ou moisTous les jours, souvent au marché
Ce qu’on reçoitLa cagnotte entière, à son tourSa propre épargne, en fin de cycle
CoûtAucun, sauf accord contraireEnviron un jour de dépôt par mois
CréditOui pour les premiers servisNon, sauf si le collecteur prête aussi
Cadre légalArrangement privé entre membresActivité encadrée par la Banque du Ghana

Qui tient l’argent

Susu tournant (cercle)Les membres, à tour de rôle

Collecteur de susuUn professionnel, seul

Rythme

Susu tournant (cercle)Semaine ou mois

Collecteur de susuTous les jours, souvent au marché

Ce qu’on reçoit

Susu tournant (cercle)La cagnotte entière, à son tour

Collecteur de susuSa propre épargne, en fin de cycle

Coût

Susu tournant (cercle)Aucun, sauf accord contraire

Collecteur de susuEnviron un jour de dépôt par mois

Crédit

Susu tournant (cercle)Oui pour les premiers servis

Collecteur de susuNon, sauf si le collecteur prête aussi

Cadre légal

Susu tournant (cercle)Arrangement privé entre membres

Collecteur de susuActivité encadrée par la Banque du Ghana

Le cercle tournant est une tontine classique, une ROSCA pour les économistes. Le collecteur, lui, n’a rien de tournant : c’est un service de dépôt à domicile. L’anthropologue William Bascom a décrit dès 1952 l’esusu des Yoruba du Nigeria, et c’est à cette famille ouest-africaine que se rattachent les cercles ghanéens et caribéens.

Le susu tournant : un exemple chiffré

Huit vendeuses du marché de Makola, à Accra, cotisent 200 cedis (GH₵) chaque samedi. La cagnotte fait 8 × 200 = 1 600 GH₵. Chaque samedi, une vendeuse la reçoit ; au bout de huit semaines, chacune a versé 1 600 GH₵ et reçu 1 600 GH₵.

Susu du marché de Makola, 200 GH₵ par semaine
Abenatour 1Efuatour 2Akosuatour 3Adwoatour 4Yaatour 5Esitour 6Amatour 7Afiatour 8cagnotte1 600 GH₵
  • reçoit ce tour-ci
  • a cotisé
  • n’a pas encore cotisé
Semaine 4 : Adwoa reçoit la cagnotte. Yaa et Ama n’ont pas encore versé.

La première servie obtient l’équivalent d’un prêt sans intérêt : 1 600 GH₵ tout de suite, remboursés par sept versements. La dernière fait de l’épargne forcée, sans rendement. Entre les deux, chacune a un peu des deux. C’est ce qui explique le succès du système chez les commerçants : un réassort de marchandises financé en une fois, sans banque ni garantie.

Le collecteur de susu : comment il gagne sa vie

Le collecteur, appelé « susu man » ou « susu collector », fait sa tournée chaque jour. Le client choisit un montant fixe, le collecteur le note dans un carnet (le passbook) et, en fin de cycle, rend le total moins sa commission.

Prenons Ama, qui tient un étal de tissus à Kumasi. Elle confie 20 GH₵ par jour pendant un mois de 31 jours :

  • total versé : 31 × 20 = 620 GH₵ ;
  • commission du collecteur (un jour de dépôt) : 20 GH₵ ;
  • somme rendue : 600 GH₵.

La commission représente 20 / 620, soit environ 3,2 % de l’épargne du mois. Sur douze mois, Ama aura laissé douze jours de dépôt, soit 12 × 20 = 240 GH₵. C’est cher pour une épargne qui ne rapporte rien. Pourquoi tant de gens paient-ils ? Parce que le service a une vraie valeur : l’argent quitte la maison chaque soir, à l’abri des vols et des demandes pressantes de la famille, et le passage quotidien du collecteur crée une discipline qu’on aurait du mal à tenir seul.

Ce mode de rémunération est documenté depuis longtemps. Ernest Aryeetey et William Steel l’ont décrit en 1995 dans Savings and Development ; l’étude de Nava Ashraf, Dean Karlan et Wesley Yin sur les collecteurs de dépôts (2006) résume leur calcul : le revenu mensuel du collecteur équivaut à un trentième des dépôts collectés. Les mêmes auteurs rappellent une enquête plus ancienne d’Aryeetey et Gockel (1991) : plus de 75 % des femmes actives sur les marchés du crédit dans trois grandes villes ghanéennes épargnaient aussi auprès de collecteurs, et 40,3 % des épargnants interrogés avaient déjà perdu de l’argent avec un collecteur qui avait disparu. Ces chiffres ont trente ans, mais ils expliquent pourquoi l’État a fini par encadrer le métier.

Ce que dit la Banque du Ghana

En 2011, l’avis BG/GOV/SEC/2011/04 de la Banque du Ghana a découpé le secteur de la microfinance en quatre niveaux. Les collecteurs de susu, individuels ou sous forme d’entreprise, relèvent du niveau 4 (Tier 4). Les règles principales :

  • Association obligatoire : tout opérateur de niveau 4 doit appartenir à une association faîtière, comme la Ghana Cooperative Susu Collectors Association (GCSCA). Une entreprise de susu doit avoir le mot « susu » dans son nom enregistré.
  • Pas de capital minimum, mais une contribution à un fonds d’assurance mis en place par l’association.
  • Activité limitée : la collecte périodique de dépôts et leur restitution « aux dates convenues, moyennant une commission ». Un collecteur n’est pas une banque.
  • Zone définie : un marché, un quartier, une ville, et pas de succursales sans accord écrit de la Banque du Ghana.
  • Reporting : l’association transmet des statistiques sur ses membres à la banque centrale.

En août 2012, la presse ghanéenne rapportait que 246 collecteurs et entreprises, sur plus de 450 candidats, avaient obtenu leur agrément par l’intermédiaire de la GCSCA, avec carte d’identification, passbook standardisé et gilet à l’effigie de l’association. La Banque du Ghana appelait alors le public à éviter les collecteurs non agréés.

Le cadre s’est durci depuis. La loi de 2016 sur les banques et les institutions spécialisées de dépôt (Act 930) a remplacé les textes de 2004 et 2008. En mai 2019, la Banque du Ghana a retiré leur licence à 347 sociétés de microfinance, insolvables ou déjà à l’arrêt pour une partie d’entre elles. Ces sociétés n’étaient pas des collecteurs individuels, mais la leçon vaut pour tous : l’agrément compte.

Partner, sou-sou, box hand, sòl : le susu des Caraïbes

Dans les Caraïbes anglophones et en Haïti, le cercle tournant est une pratique ancienne dont les participants revendiquent les racines ouest-africaines. La chercheuse Caroline Shenaz Hossein, qui a étudié ces « banques informelles » en Jamaïque, au Guyana, en Haïti, à Trinité-et-Tobago et à la Grenade, relève les noms locaux : partner en Jamaïque, sou-sou à Trinité-et-Tobago, box hand au Guyana, sòl en Haïti.

Le vocabulaire change, le principe non. On « lance une main » (throw a hand) : chaque main est une part de cotisation. Le banker, souvent une femme respectée du quartier, collecte les mains, fixe l’ordre de versement et remet la cagnotte, appelée « draw » en Jamaïque.

La recherche la plus citée sur le sujet est celle de Sudhanshu Handa et Claremont Kirton, publiée en 1999 dans le Journal of Development Economics à partir d’un échantillon de membres jamaïcains. Trois résultats intéressent directement un organisateur :

  1. Les cercles où le banker reçoit une rémunération durent plus longtemps. Payer l’organisateur, c’est acheter du sérieux.
  2. Plus le cercle compte de membres, plus la cotisation est faible, et inversement : les gros montants se jouent entre peu de personnes qui se connaissent bien.
  3. L’argent reçu sert surtout à acheter des biens durables : électroménager, matériaux, équipement.

Selon le Global Findex 2021 de la Banque mondiale, 25,6 % des adultes jamaïcains et 19,6 % des adultes ghanéens ont épargné via un club d’épargne ou une personne extérieure à la famille au cours de l’année.

Le sou-sou reste parfois mal compris par les institutions. Fin 2019, lors du remplacement du billet de 100 dollars de Trinité-et-Tobago, la présidente de l’association des banquiers du pays a déclaré que les banques n’accepteraient pas « l’argent du sou-sou » comme origine de fonds légitime, faute de pouvoir la vérifier. La déclaration a provoqué une vague de protestations. Morale pratique : si vous déposez en banque une grosse cagnotte, gardez la trace écrite des cotisations. Le registre du cercle devient alors une preuve.

Protéger son argent, côté cercle et côté collecteur

Avant de verser le premier cedi
  • Collecteur : il présente une carte de la GCSCA ou d’une institution agréée
  • Collecteur : chaque dépôt est noté dans un passbook que vous gardez
  • Collecteur : la commission est écrite (un jour de dépôt, pas plus)
  • Collecteur : la date de restitution est fixée à l’avance
  • Cercle : montant, rythme et ordre des tours écrits et partagés
  • Cercle : les nouveaux venus passent en fin d’ordre
  • Cercle : ce qui se passe en cas de retard ou de départ est décidé avant
La même règle vaut pour les deux systèmes : tout ce qui n’est pas écrit finira par être contesté.

Deux conseils de plus. Avec un collecteur, ne laissez pas l’épargne s’accumuler des mois durant : récupérez-la à chaque fin de cycle, même pour la redéposer aussitôt. Dans un cercle, méfiez-vous de toute promesse de recevoir plus que ce que vous versez ; un vrai susu ne crée pas d’argent, il déplace le moment où on le reçoit. Pour les règles écrites et la gestion des retards, notre guide Suivre une tontine sans cahier propose un modèle.

Tenir son susu avec Binome360

Binome360 ne collecte pas d’argent et ne remplace ni le collecteur ni le banker. Il tient le registre, ce qui est précisément là où naissent les disputes.

Pour un cercle tournant, le module tontine range les membres dans l’ordre des tours, coche les cotisations à mesure qu’elles arrivent, calcule la cagnotte et affiche qui reçoit cette semaine et la suivante. Créé dans un assistant partagé, le cercle est visible par les membres invités.

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Mon binômeBinome360

Yaa et Ama ont payé leurs 200 pour le susu de Makola

C’est prêt : Yaa et Ama cochées pour la semaine 4. Les huit membres ont payé : Adwoa reçoit 1 600 GH₵, Yaa sera la suivante. Je l’enregistre ?

Susu de Makola · Semaine 48 / 8 ont payéAdwoa reçoit 1 600 GH₵ConfirmerModifier

Rien n’est enregistré sans votre confirmation. L’argent circule toujours en espèces ou par mobile money, en dehors de l’application.

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Pour un collecteur, créez un objectif d’épargne « Susu avec Kwame » et notez chaque dépôt d’une phrase. En fin de mois, vous comparez votre total à ce que le collecteur vous rend : 620 GH₵ versés, 600 GH₵ attendus. Si le compte ne tombe pas juste, vous avez les dates pour en discuter.

Questions fréquentes

Le susu est-il légal au Ghana ?

Oui. Un cercle tournant entre personnes qui se connaissent est un arrangement privé. La collecte de dépôts auprès du public est une activité réglementée : les collecteurs doivent être agréés dans le cadre fixé par la Banque du Ghana, via une association faîtière comme la GCSCA.

Combien prend un collecteur de susu ?

La pratique la plus répandue est de garder l’équivalent d’un jour de dépôt par mois, soit environ 3,2 % de l’épargne d’un mois de 31 jours, et un peu plus sur un mois de 30 jours. Faites écrire le montant exact avant de commencer.

Quelle différence entre le susu et le partner jamaïcain ?

Le partner est un cercle tournant : il correspond au susu tournant, pas au collecteur. L’organisateur, le banker, fixe l’ordre de versement et remet la cagnotte ; certains reçoivent une petite rémunération pour ce travail.

Peut-on faire un susu à distance, dans la diaspora ?

Oui, beaucoup de cercles de la diaspora cotisent par virement ou mobile money. La distance rend la confiance plus fragile : gardez la preuve de chaque versement, limitez le cercle à des proches et tenez un registre que tous peuvent consulter.

En résumé

Le susu recouvre deux services différents : un cercle où chacun reçoit la cagnotte à son tour, et un collecteur qui garde votre épargne quotidienne contre un jour de dépôt par mois. Aux Caraïbes, le même cercle s’appelle partner, sou-sou, box hand ou sòl. Première action : si vous confiez de l’argent à un collecteur, demandez-lui sa carte d’agrément et notez dès ce soir votre premier dépôt avec sa date.

Sources

  • Bank of Ghana, Operating Rules and Guidelines for Microfinance Institutions, avis n° BG/GOV/SEC/2011/04, 2011 : bog.gov.gh.
  • Ghana Business News, « Bank of Ghana licenses 246 susu collectors », 21 août 2012 : ghanabusinessnews.com.
  • Bank of Ghana, avis de retrait des licences de sociétés de microfinance insolvables, mai 2019 : bog.gov.gh.
  • Nava Ashraf, Dean Karlan et Wesley Yin, « Deposit Collectors », Advances in Economic Analysis & Policy, 6(2), 2006 (reprend Aryeetey et Gockel, 1991, et Aryeetey et Steel, 1995) : poverty-action.org.
  • Ernest Aryeetey et William F. Steel, « Savings Collectors and Financial Intermediation in Ghana », Savings and Development, 19, 1995.
  • William R. Bascom, « The Esusu: A Credit Institution of the Yoruba », Journal of the Royal Anthropological Institute, 82(1), 1952.
  • Sudhanshu Handa et Claremont Kirton, « The economics of rotating savings and credit associations: evidence from the Jamaican “Partner” », Journal of Development Economics, 60(1), 173–194, 1999.
  • Caroline Shenaz Hossein, « Building Economic Solidarity: Caribbean ROSCAs in Jamaica, Guyana, and Haiti », dans The Black Social Economy in the Americas, Palgrave Macmillan, 2018 ; présentation des travaux : africanaeconomics.com.
  • Global Voices, « In the frenzy over the new $100 bill, Trinidad & Tobago’s banking sector reveals its disrespect for an age-old practice », 18 décembre 2019 : globalvoices.org.
  • Banque mondiale, The Global Findex Database 2021 (indicateur « saved using a savings club or a person outside the family »).

Également disponible en English.