Chit fund : la tontine à enchères indienne expliquée

En Inde, la tontine a pris la forme d’une enchère encadrée par la loi, avec un gérant agréé. Voici son fonctionnement, ses chiffres et ses pièges.

  • Un chit fund est une tontine où la cagnotte de chaque mois est mise aux enchères : le gagnant accepte de recevoir moins, et la somme abandonnée (la « remise ») rémunère le gérant puis est partagée entre tous les membres.
  • En Inde, il est encadré par le Chit Funds Act de 1982, une loi fédérale appliquée par les États via un « Registrar of Chits ». La Banque centrale indienne (RBI) ne le réglemente pas.
  • La réforme de 2019 a relevé la commission maximale du gérant (le foreman) de 5 % à 7 % et relevé les plafonds d’activité.
  • Gagner tôt revient à emprunter, gagner tard revient à épargner. Dans notre exemple, le premier gagnant paie l’équivalent d’environ 74 % par an ; le dernier gagne environ 8 % par an.
  • Beaucoup d’« arnaques aux chit funds » citées dans la presse indienne, dont Saradha, n’étaient pas des chit funds. Un vrai chit a un numéro d’enregistrement vérifiable.

Une tontine à enchères, avec un gérant agréé

Le principe de base, cotisations égales et cagnotte versée à tour de rôle, est expliqué dans notre guide mondial des tontines. Le chit fund y ajoute deux éléments.

L’enchère. Au lieu d’un ordre fixé d’avance ou d’un tirage au sort, les membres qui veulent l’argent tout de suite enchérissent. L’enchère est le montant auquel on renonce. La loi autorise aussi le tirage « au sort, par enchère ou par soumission », mais l’enchère est la forme commerciale la plus répandue.

Le gérant. La personne ou la société qui organise est le foreman. Il encaisse, conduit l’enchère, paie le gagnant et se rémunère par une commission prélevée sur la remise. C’est un métier réglementé, pas un rôle de confiance entre amis.

La loi vise toute opération « appelée chit, chit fund, chitty, kuri ou de tout autre nom ». La réforme de 2019 a ajouté deux appellations, « fraternity fund » et « Rotating Savings and Credit Institution », et renommé les termes clés : la cagnotte devient le gross chit amount, ce que touche le gagnant le net chit amount, et l’ancien « dividende » la share of discount, la part de remise.

L’enchère, roupie par roupie

Prenons un petit chit : 10 membres, 10 000 roupies (₹) par mois, pendant 10 mois. La cagnotte mensuelle est de 10 × 10 000 = 100 000 ₹ (« 1 lakh » en Inde). La commission du gérant est fixée à 5 %, soit 5 000 ₹ par mois, sous le plafond légal.

Chaque mois :

  1. Le membre qui propose la remise la plus élevée remporte la cagnotte.
  2. Le gérant prélève sa commission sur cette remise.
  3. Le reste est partagé à parts égales entre les 10 membres, ce qui réduit la cotisation de chacun ce mois-là.
  4. Le gagnant touche la cagnotte moins la remise.

Voici un cycle plausible, avec des enchères qui baissent à mesure qu’il reste moins de concurrents. Les chiffres sont illustratifs.

MoisEnchère gagnante (remise)CommissionÀ partagerPart par membreChacun paieLe gagnant reçoit
125 000 ₹5 000 ₹20 000 ₹2 000 ₹8 000 ₹75 000 ₹
221 000 ₹5 000 ₹16 000 ₹1 600 ₹8 400 ₹79 000 ₹
318 000 ₹5 000 ₹13 000 ₹1 300 ₹8 700 ₹82 000 ₹
415 000 ₹5 000 ₹10 000 ₹1 000 ₹9 000 ₹85 000 ₹
512 000 ₹5 000 ₹7 000 ₹700 ₹9 300 ₹88 000 ₹
610 000 ₹5 000 ₹5 000 ₹500 ₹9 500 ₹90 000 ₹
78 000 ₹5 000 ₹3 000 ₹300 ₹9 700 ₹92 000 ₹
87 000 ₹5 000 ₹2 000 ₹200 ₹9 800 ₹93 000 ₹
96 000 ₹5 000 ₹1 000 ₹100 ₹9 900 ₹94 000 ₹
105 000 ₹5 000 ₹0 ₹0 ₹10 000 ₹95 000 ₹

1

Enchère gagnante (remise)25 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager20 000 ₹

Part par membre2 000 ₹

Chacun paie8 000 ₹

Le gagnant reçoit75 000 ₹

2

Enchère gagnante (remise)21 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager16 000 ₹

Part par membre1 600 ₹

Chacun paie8 400 ₹

Le gagnant reçoit79 000 ₹

3

Enchère gagnante (remise)18 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager13 000 ₹

Part par membre1 300 ₹

Chacun paie8 700 ₹

Le gagnant reçoit82 000 ₹

4

Enchère gagnante (remise)15 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager10 000 ₹

Part par membre1 000 ₹

Chacun paie9 000 ₹

Le gagnant reçoit85 000 ₹

5

Enchère gagnante (remise)12 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager7 000 ₹

Part par membre700 ₹

Chacun paie9 300 ₹

Le gagnant reçoit88 000 ₹

6

Enchère gagnante (remise)10 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager5 000 ₹

Part par membre500 ₹

Chacun paie9 500 ₹

Le gagnant reçoit90 000 ₹

7

Enchère gagnante (remise)8 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager3 000 ₹

Part par membre300 ₹

Chacun paie9 700 ₹

Le gagnant reçoit92 000 ₹

8

Enchère gagnante (remise)7 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager2 000 ₹

Part par membre200 ₹

Chacun paie9 800 ₹

Le gagnant reçoit93 000 ₹

9

Enchère gagnante (remise)6 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager1 000 ₹

Part par membre100 ₹

Chacun paie9 900 ₹

Le gagnant reçoit94 000 ₹

10

Enchère gagnante (remise)5 000 ₹

Commission5 000 ₹

À partager0 ₹

Part par membre0 ₹

Chacun paie10 000 ₹

Le gagnant reçoit95 000 ₹

L’enchère ne peut pas descendre sous la commission, puisque celle-ci est prélevée dessus : au mois 10, le dernier membre n’a plus de concurrent, propose le minimum de 5 000 ₹ et touche 95 000 ₹. Et comme tout le monde reçoit la part de remise chaque mois, gagnants compris, chacun paie au total la même somme : 8 000 + 8 400 + … + 10 000 = 92 300 ₹.

Vérification : les membres versent 10 × 92 300 = 923 000 ₹ ; les gagnants reçoivent 873 000 ₹ ; la différence, 50 000 ₹, est la commission du gérant (10 × 5 000 ₹).

Qui gagne, qui paie

Gagnant du moisReçoitA verséRésultat
175 000 ₹92 300 ₹−17 300 ₹
485 000 ₹92 300 ₹−7 300 ₹
792 000 ₹92 300 ₹−300 ₹
893 000 ₹92 300 ₹+700 ₹
1095 000 ₹92 300 ₹+2 700 ₹

1

Reçoit75 000 ₹

A versé92 300 ₹

Résultat−17 300 ₹

4

Reçoit85 000 ₹

A versé92 300 ₹

Résultat−7 300 ₹

7

Reçoit92 000 ₹

A versé92 300 ₹

Résultat−300 ₹

8

Reçoit93 000 ₹

A versé92 300 ₹

Résultat+700 ₹

10

Reçoit95 000 ₹

A versé92 300 ₹

Résultat+2 700 ₹

Le gagnant du mois 1 touche 75 000 ₹ tout de suite (67 000 ₹ une fois déduite sa cotisation de 8 000 ₹), puis rembourse 84 300 ₹ sur neuf mois. Le taux qui équilibre ces flux est d’environ 4,7 % par mois, soit près de 74 % par an. C’est le prix d’une somme obtenue sans banque ; il est élevé parce que le cycle est court et l’enchère forte.

Le gagnant du mois 10 est un épargnant : il verse 92 300 ₹ en dix mois et reçoit 95 000 ₹ à la fin, soit un rendement d’environ 0,67 % par mois, ou 8,3 % par an. Les membres du milieu sont proches de l’équilibre ; pour eux, parler de taux a peu de sens, le résultat net en roupies suffit.

Les données réelles montrent la même mécanique. Les économistes Jan Eeckhout et Kaivan Munshi ont étudié toutes les enchères gagnantes des groupes de la société Shriram Chits à Chennai lancés entre octobre 1992 et septembre 1994 : environ 78 000 participants répartis en 2 000 groupes. Les enchères baissent au fil de chaque groupe jusqu’à frôler la commission, et le chit rapportait aux épargnants un taux implicite d’environ 19 %, quand les dépôts bancaires rapportaient autour de 9 %. Après l’application, en septembre 1993, d’un plafond de 30 % sur les enchères, ce taux est tombé à environ 14 %.

Le chit fund en chiffres
7 %commission maximale du gérant, contre 5 % avant 2019Chit Funds (Amendment) Act, 2019
3 lakhs ₹plafond des chits gérés par un particulier (18 lakhs pour une société de 4 associés ou plus)Chit Funds (Amendment) Act, 2019
19 % → 14 %taux implicite des chits de Chennai avant et après le plafond de 1993Eeckhout et Munshi, JEEA, 2010

Pourquoi accepter de perdre 25 % ? L’économiste Stefan Klonner (International Economic Review, 2003) a modélisé ces tontines chez des membres averses au risque et aux revenus irréguliers : l’enchère fonctionne comme une assurance, car celui qui subit un coup dur ce mois-là peut surenchérir et obtenir l’argent au moment où il en a le plus besoin. Sans accès au crédit bancaire, l’alternative peut être un prêteur informel.

Ce que dit la loi

Les règles principales du Chit Funds Act de 1982, avec les changements de 2019 :

  • Autorisation et enregistrement. Aucun chit ne peut démarrer sans autorisation préalable de l’État et enregistrement auprès du Registrar of Chits (sections 4 et 7). Les enchères ne commencent qu’après un certificat de démarrage, délivré une fois toutes les parts souscrites (section 9).
  • Garantie du gérant. Avant sa demande, le gérant dépose au nom du Registrar une somme égale à la cagnotte en banque, ou des titres d’État ou autorisés valant au moins une fois et demie cette somme (section 20). Elle reste bloquée jusqu’au paiement de tous les membres.
  • Le tirage. Il a lieu à la date et au lieu prévus, en présence d’au moins deux membres, qui peuvent depuis 2019 participer par visioconférence. Le procès-verbal est déposé au Registrar dans les 21 jours (sections 16 à 18).
  • Commission et première cagnotte. Jusqu’à 7 % depuis 2019. Sauf clause contraire, un gérant qui détient une part peut prendre la cagnotte du premier mois sans remise (section 21).
  • Plafonds. Un particulier ne peut gérer plus de 3 lakhs ₹ (300 000 ₹) de chits au total ; une société de personnes d’au moins quatre associés, 18 lakhs ₹ ; une société de capitaux, dix fois ses fonds propres nets (section 13).
  • Plafond d’enchère. Le texte de 1982 limite la remise à 30 % de la cagnotte ; une loi de 2001 prévoit 40 % une fois notifiée. Le contrat de votre chit indique le maximum applicable.
  • Durée. Cinq ans au plus en principe (section 6).
  • Le nom. Toute entreprise de chit doit porter un mot comme « chit », « chitty », « kuri » ou « fraternity fund » dans sa raison sociale, et aucune autre n’en a le droit (section 11).

Et la RBI ? Selon sa propre FAQ, les sociétés de chit fund sont « enregistrées et réglementées par le gouvernement de l’État ». Les cotisations d’un chit ne sont pas des dépôts au sens de la loi, et la RBI interdit depuis 2009 à ces sociétés de collecter des dépôts auprès du public. Une « société de chit » qui propose un dépôt à terme ou un rendement garanti sort donc de son cadre.

Saradha : une escroquerie, pas un chit fund

La presse indienne parle de « chit fund scam » pour presque tout effondrement d’épargne. Le groupe Saradha, au Bengale-Occidental, qui s’est effondré en 2013, collectait en réalité l’argent via des schémas de placement collectif : le 23 avril 2013, le régulateur boursier SEBI a ordonné à Saradha Realty India Ltd de les liquider et de rembourser les investisseurs sous trois mois. Le 9 mai 2014, la Cour suprême a confié l’enquête au CBI, la police fédérale (Subrata Chattoraj c. Union of India).

La différence tient à la structure : dans un vrai chit, personne ne peut vous promettre un rendement fixé d’avance, car votre résultat dépend des enchères futures. Les schémas du type Saradha promettaient des rendements et payaient les anciens avec l’argent des nouveaux. La RBI rappelle que les placements collectifs relèvent de la SEBI et que les systèmes de « circulation d’argent » sont interdits par une loi de 1978.

Vérifier un chit avant d’y entrer

Avant de souscrire à un chit
  • La raison sociale contient « chit », « chitty », « kuri » ou « fraternity fund »
  • Vous avez le numéro d’enregistrement et le certificat de démarrage
  • L’enregistrement est confirmé par le Registrar of Chits de l’État
  • Vous avez une copie signée du contrat : remise maximale, commission, date et lieu du tirage
  • Aucun rendement fixe ou garanti n’est promis
  • Vous pouvez payer toutes les échéances, même après avoir gagné
Un chit enregistré vous donne des papiers vérifiables. Un organisateur qui les esquive vous donne un signal d’alerte.

La diaspora n’est pas oubliée : la KSFE, société de chit publique créée par le gouvernement du Kerala en 1969, propose le Pravasi Chitty aux Keralais vivant hors de l’État, avec une salle d’enchères en ligne.

Garder la trace de ses chits

Beaucoup de familles détiennent des parts dans plusieurs chits à la fois. Le module tontine de Binome360 tient le registre d’un cercle informel : membres dans l’ordre, cotisations cochées, cagnotte, bénéficiaire du tour et du suivant. Il ne gère ni les enchères ni le calcul des remises : pour un chit, il sert surtout de mémoire et de rappel, les enchères étant notées à la main.

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Mon binômeBinome360

Retiens que j’ai gagné le chit du bureau au mois 3 avec une enchère de 18 000 ₹, j’ai reçu 82 000 ₹

Prêt à enregistrer : « Chit du bureau, mois 3 : gagné avec une enchère de 18 000 ₹, reçu 82 000 ₹. » Je peux aussi créer un rappel mensuel pour la prochaine échéance. Je l’enregistre ?

MémoireChit du bureau, mois 3Enchère 18 000 ₹ · reçu 82 000 ₹ConfirmerModifier

L’application garde la trace et les rappels. Elle ne collecte ni ne déplace d’argent, et ne gère pas l’enchère.

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Questions fréquentes

Un chit fund, est-ce un bon placement ?

Pour un gagnant tardif, il peut rapporter plus qu’un livret, comme l’ont montré les données de Chennai, mais rien n’est garanti : tout dépend des enchères des autres. Pour un gagnant précoce, c’est un crédit cher. Pour une somme importante, demandez conseil à un professionnel qualifié.

Le chit fund est-il légal ?

En Inde, oui, s’il est autorisé et enregistré par l’État au titre de la loi de 1982. Un chit non enregistré, ou qui promet un rendement garanti, ne l’est pas.

Quelle différence avec une tontine classique ?

Dans une tontine classique, l’ordre est fixé d’avance et personne ne paie d’intérêt. Dans un chit, l’ordre se décide chaque mois par enchère, et l’argent circule des premiers gagnants vers les derniers. Pour organiser un cercle classique, voyez notre guide Suivre une tontine sans cahier.

Que se passe-t-il si un gagnant arrête de payer ?

Il reste redevable des échéances restantes. La loi permet au gérant d’exiger une garantie avant de verser la cagnotte, et le contrat fixe les pénalités.

En résumé

Le chit fund est une tontine à enchères tenue par un gérant agréé : les premiers servis empruntent cher, les derniers épargnent avec un rendement, et le gérant prélève jusqu’à 7 %. La loi ne protège que si le chit est enregistré. Première action : avant tout versement, demandez le numéro d’enregistrement et le certificat de démarrage, et lisez la remise maximale dans le contrat.

Sources

  • The Chit Funds Act, 1982 (loi n° 40 de 1982), texte publié par le gouvernement indien (sections 2, 4, 6, 7, 9, 11, 13, 16 à 18, 20, 21).
  • The Chit Funds (Amendment) Act, 2019 (loi n° 41 de 2019), Gazette of India, 5 décembre 2019.
  • PRS Legislative Research, « The Chit Funds (Amendment) Bill, 2019 » : prsindia.org.
  • Reserve Bank of India, « FAQs on All you wanted to know about NBFCs », questions 27, 36 et 37, mise à jour de septembre 2026 : rbi.org.in.
  • Jan Eeckhout et Kaivan Munshi, « Matching in Informal Financial Institutions », Journal of the European Economic Association, 8(5), 2010, p. 947–988.
  • Stefan Klonner, « Rotating Savings and Credit Associations When Participants Are Risk Averse », International Economic Review, 44, 2003, p. 979–1005.
  • SEBI, décision concernant Saradha Realty India Ltd, 23 avril 2013 : sebi.gov.in.
  • Cour suprême de l’Inde, Subrata Chattoraj v. Union of India, (2014) 8 SCC 795, 9 mai 2014.
  • KSFE, présentation et Pravasi Chitty : ksfe.com, pravasi.ksfe.com.

Également disponible en English.